par la Chèvrelue

Bonjour sans fin de Norvège ! Depuis que j'ai posé mes pénates en Scandinavie, certaines pensées grandissent en moi et je vais tenter de les exprimer dans cet article. Je ne vais pas être gentille (mais pas méchante non plus), je vais juste dire ce que je sens qui a besoin d'être dit. Et écouté, si possible, mais enfin, ça on verra bien ;)

 

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Toutes les photos illustrant cet article sont de Brenda Runahild Dahl. Merci, amie, pour nos discussions, pour notre entente profonde sur tous ces sujets si importants dont celui que j'aborde ici, merci d'avoir été peut-être le dernier élément dont j'avais besoin pour comprendre vraiment la force de la volonté, du rêve, des choix, et pour me soutenir sur un chemin de simplicité, de force et de cohérence que tu suis également.

 

J'ai pris le chemin de la Scandinavie, donc, pas en vacancière, mais pour y vivre, en tout cas un bon bout de temps. Je connaissais l'été, les marais, les moustiques, les rennes de Laponie, le droséra en fleurs, les grues qui s'associent au soleil insomniaque pour vous empêcher de dormir, et les épilobes qui rendent la Finlande toute rose. J'ai découvert la sécheresse suédoise, les bouleaux qui tournent au jaune vif indécent, les lichens qui d'un coup explosent de vie quand les feuilles tombent, et puis la Nuit qui arrive de plus en plus tôt, jusqu'à manger la lumière, ne laissant cette dernière qu'éclairer les branches des pins à l'horizontale pendant à peine trois heures de temps. Cette Nuit qui permet de voir danser les âmes du ciel. J'ai entendu la neige couler du toit et s'écraser en plaques de plusieurs mètres de haut, le silence de la forêt sans oiseaux ou presque, et les différentes branches de la langue scandinave quasi-commune avec chacune son accent et sa façon de dire le G, le R et le SK (et les sourires à la fois amusés et complices que ça provoque chez les locuteurs des autres branches). J'ai marché sur la glace, j'ai avalé l'air terriblement froid en admirant la lumière si particulière du jour d'hiver nordique, si court et si doré. Et puis j'ai entendu le pleur du pic noir, les cliquetis de machine à écrire des grives litornes, le froufrou discret d'un élan qui essaie de se cacher derrière les saules encore gris, j'ai vu les blåsippor si bleues. Et petit à petit, si lentement, j'ai eu droit à tout le déballage indécent du printemps, les fleurs une à unes, puis les oiseaux, puis les broussailles, et enfin les "oreilles de souris" et les autres feuilles. L'explosion de vert. Et puis j'ai bougé, j'ai quitté le sec pour le très mouillé, je me suis pris sur le nez toutes les pluies de la côte Ouest, je me suis retenue de hurler devant les glaciers de juin qui surplombent les vignes au pied desquelles on voit les têtes rondes des phoques. J'ai appris à assembler les contraires, les contrastes intenses norvégiens. J'ai chanté pour les moutons sous une pluie qui a duré des mois, perdu les montagnes si hautes dans un brouillard effaçant le monde à trois mètres des fenêtres, j'ai pagayé entre les pins sur le lac qui ressemble à un fjord, j'ai enfoui ma tête dans la sphaigne au cri des corbeaux et j'ai encore une fois appris à aller me coucher même quand le soleil, lui, s'y refuse absolument.

 

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Je pense à toutes les personnes qui habitent sur le continent (ou ailleurs, plus loin) et qui se réclament des traditions nordiques. Et j'ai un peu du mal.

On ne peut pas parler de Sol et Nott quand on n'a pas vécu entièrement le cycle solaire si particulier du Nord, sa beauté et sa dureté. On ne peut pas chanter les runes quand on n'a pas entendu et soi-même tenté pendant des heures de prononcer le A si rond, le Y si difficile et le SK-SKJ-SJ qui varie d'une région à l'autre mais qui reste toujours tellement ardu. On ne peut pas comprendre la mer, la pluie, la montagne, la glace scandinaves quand on ne les a pas prises sur le visage, la rétine, senti leur force qui fait frémir. On ne peut pas apprécier pleinement les kenningar des sagas et de la mythologie sans les lire ou les entendre dans une langue qui les fait rouler, sauter, chanter sur sa grammaire simple et son vocabulaire si poétique. On ne peut pas comprendre l'idée du landvaett quand on n'a pas vu les coupures si nettes dans la végétation, le sol, l'humidité et la température qui arrivent d'un mètre à l'autre quand on marche en montagne. On ne peut pas saisir le symbole de l'arbre des mondes quand on n'a pas mesuré l'immensité des forêts qui sont la véritable âme de la péninsule nordique (et de la Finlande).

 

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Je ne dis pas qu'on ne peut pas être sincère ! J'ai aimé les traditions, spiritualités et histoires nordiques bien avant de poser les pieds ici, je les ai aimées avec conviction, sincérité, et j'étais véritablement persuadée de les comprendre. Je les ai honorées ainsi et elles l'ont sans doute pris avec amitié et indulgence. Mais je les voyais, les honorais, avec mes yeux de continentale, avec des concepts celtiques, méridionaux, latins en trame de fond. J'ai toujours ma trame de fond ! Mais mon regard, mes oreilles, ma peau, mon sang commencent à comprendre.

On peut aimer, respecter, honorer... mais on ne peut pas comprendre profondément si l'on n'a pas vécu, vu, entendu, senti, pris dans la figure ce qui fait l'essence de ces régions.

 

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Si la personne qui honore les divinités nordiques sur le continent dans son petit coin ne fait de mal à personne, j'ai beaucoup de mal dès que ladite personne commence à s'afficher. Quand, sans comprendre, sans réellement savoir, on commence à vouloir expliquer aux autres. Quand on balance des concepts, des mots (souvent incroyablement pompeux), des idées, sans savoir de quoi l'on parle. Quand on étale un savoir livresque qui ne vaut pas un sou par rapport à l'expérience aux yeux de gens naïfs qui vont prendre ce qu'on dit comme source solide, et le suivre, déformant sans le savoir ce qu'ils aimeraient honorer.

Ca donne Marie des Bois (que j'ai relue récemment, voilà pourquoi j'en parle) qui raconte le lierre poussant sur les grands arbres des forêts du Nord de la Norvège (il y a du lierre au Danemark, sur les îles de la Baltique, Öland et Gotland, sur la côte Ouest norvégienne et un chouia au sud de la Suède... mais c'est tout ! bien avant Vänern il disparaît, le climat étant trop rude pour lui) (quant aux forêts, il s'agit dès Tromsø environ de pins et de bouleaux qui mesurent rarement plus de 4 mètres, et qui vont en diminuant plus l'on monte vers le Nord), ou comment les gens campent au bord des lacs de Hälsingland ou Jämtland sans tente en plein été (sans finir exsangues ?? je veux bien leur astuce contre les moustiques, mouches mordeuses, tiques et compagnie). Ca donne les prononciations terribles qu'on peut trouver partout des noms des endroits, des divinités, des runes, avec des R fantaisistes, des A ouverts, les accents au début des mots (et pas le moindre second accent, pourtant absolument typique de toutes les langues scandinaves), les Y en I, le lac (sjön) qui devient le beau (skön) (et je ne parle même pas du LL islandais, qui nécessite trois bonnes semaines d'entraînement... je pinaille ? si on veut faire quelque chose, autant le faire correctement, sinon... ben on le fait mal, tout simplement) (oui, c'est difficile, je sais, j'ai passé des mois à avoir l'air bête en marchant en forêt à m'entraîner à prononcer tous ces sons inédits). Ou si l'on pousse plus loin dans l'absurde, ça donne la série Vikings, qui met Kattegat dans un fjord (faut qu'ils m'expliquent où ils ont trouvé des montagnes au Danemark) (quel fou rire), Uppsala au milieu des montagnes (j'y ai vécu, je peux vous assurer qu'à part la petite montée de 4 minutes sur la petite crête, ou 1mn30 sur les monts sacrés, c'est littéralement plat à des centaines de kilomètres à la ronde), les deux étant reliés à pied en mars par les personnages (moi aussi j'aimerais bien savoir couvrir autant de kilomètres à pied si rapidement, sans neige et sans souffrir du froid, et marcher sur l'eau) (d'autant plus qu'à l'époque, l'Est de la Suède était recouvert d'eau, la mer étant plus haute qu'aujourd'hui, et Uppsala un chapelet d'îles dans les marais). Ces gens-là n'ont jamais mis les pieds dans les endroits dont ils parlent !

Ca vous paraît facile de critiquer la série ? Pourtant, elle est bel et bien la vision de base de l'histoire et de la mythologie scandinaves pour tout un tas de gens (païen-nes y compris). Et si l'on prononce n'importe comment une langue, on peut arriver à dire bien autre chose que ce que l'on souhaitait (ce n'est peut-être pas grave dans la majorité des cas, mais ça ne veut plus rien dire, et pour le sérieux quand on rencontre un-e locuteur scandinave ben c'est raté) (si on ne sait pas ou n'arrive pas à prononcer ceci ou cela, alors parlons les langues que l'on connaît ! dire "la rune de la parole" littéralement plutôt que "nous" parce qu'on ne sait pas prononcer Os, ce n'est pas bête, au contraire, c'est intelligent : c'est utiliser ce que l'on connaît plutôt que d'étaler ses faiblesses). Quant à Marie des Bois, pour une personne qui est considérée comme une référence dans le milieu païen francophone, se tromper autant sur la faune et la flore d'une région qu'elle décrit, c'est tout simplement ridicule, et de plus ça induit en erreur tou-tes ses lecteur-ices (je n'ai rien contre elle en particulier, mais pourquoi faut-il qu'elle publie à propos de ce qu'elle ne connaît absolument pas ? elle est sans doute très solide sur les traditions celtiques, notamment du Centre-France... eh bien, qu'elle écrive là-dessus, pas sur le lierre de Laponie).

 

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Sortons des traditions scandinaves elles-mêmes pour adapter mes mots à toutes les traditions, si vous voulez bien.

Mon intention avec cet article n'est pas particulièrement de vous inviter à voyager (le voyage intensif n'est pas la meilleure des choses pour l'environnement de toute façon)... mais de réfléchir à la cohérence de vos pratiques et vos savoirs. Et notamment, de vous relier avec le sol, ce qu'en latin on nomme le pagus.

Pourquoi aller chercher à des milliers de kilomètres quelque chose que l'on ne connaît pas et qui n'a pas de réalité ancrée dans la Nature qui nous entoure, au lieu d'utiliser ce qui se trouve sur place ? Chaque région, chaque pays a ses traditions, son folklore, ses divinités, ses lieux sacrés, tous passionnants (et si par hasard il est impossible d'en trouver des traces, des sources, alors inventez selon votre ressenti... votre ressenti de l'endroit lui-même, pas avec des concepts qui viennent du diable Vauvert).

 

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Si, dans un pays comme la Pologne par exemple, à la fois slave, germanique et celte, vous préférez donner à la divinité de l'hiver le nom de Skadhi parce que c'est cette figure-là qui vous parle le plus parmi les différentes divinités de l'hiver du Nord de l'Europe continentale, faites-le. Mais honorer Skadhi par exemple à Marseille, où il ne gèle et neige pratiquement jamais, et où personne n'a jamais fait de ski... c'est absurde. De même pour Njord dans les Alpes (où il n'y a pas de mer), Seth à Dublin (où il n'y a pas de chacals) ou Kerridwen au Canada (où il n'y a pas de sangliers). Sinon on en arrive à l'absurdité, la monstruosité même de l'Amérique, où une divinité du désert moyen-oriental a littéralement assassiné des centaines d'esprits et divinités qui étaient parfaitement adaptés au continent, à la faune et la flore de ces régions (et maintenant on prétend y prier des divinités celtiques ou slaves ? poser en une nouvelle couche d'envahisseurs de ces terres des dieux qui n'ont rien demandé et n'ont rien à voir avec l'environnement de là-bas ? je préfère ne pas y penser, tant tout cela manque absolument de sens et de logique).

 

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Et si on est vraiment fasciné-e par des traditions d'un autre pays ? Qu'on n'y connaît peut-être rien mais qu'on voudrait vraiment ? Peut-être que ce qui est sous nos pieds, autour de nous, ne nous convient pas ? Eh bien, vive la cohérence ! Faisons notre sac et allons voir cet ailleurs qui nous attire tant. Pas en touriste, juste deux semaines à courir d'une attraction à l'autre et faire trois belles photos pour faire envie aux personnes restées au pays et se donner des prétentions de connaisseur-euse (il y en a tant, des comme ça). Non, allons-y vraiment, allons y vivre pour au moins un an, et si ça nous plaît, plus longtemps, allons y mettre les mains dans la Terre, vivre dans la campagne, rencontrer les gens du cru, apprendre la langue, la culture, vivre les traditions telles qu'elles sont réellement, allons marcher, camper dans la Nature, vraiment, rencontrer la faune, constater par nous-même quelle est la végétation, l'ambiance, le climat (je dis "nous" parce que c'est ce que j'ai fait, et continue de faire). Les livres, même superbement bien écrits, ne disent pas cela. Fermons-les et allons nous frotter à ce qui nous fascine, pour de vrai ! Et si l'on ne "tient" pas le climat, la mentalité, la différence de langue... eh bien c'est que l'on était fasciné-e par un mirage, que l'idée qu'on avait de l'endroit était fausse, ou simplement trop idéaliste. Ce n'est pas grave ! Au moins on aura vu, vécu, essayé, et on saura.

 

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On pourrait me dire que ce n'est pas toujours possible, qu'on ne peut pas forcément aller là où on voudrait. Hormis l'âge (beaucoup trop élevé, et encore, ou trop jeune pour être indépendant-e) et les rares difficultés légales (c'est la Corée du Nord qui vous fascine ? pas de bol), c'est toujours possible. Oui, même sans argent (j'en suis une preuve bien claire) (vous connaissez le wwoofing ? voilà un moyen de voir la terre et les gens de près sans débourser un rond pour le logement ni la nourriture). Il suffit de le vouloir, et de faire les choix qui permettent de poursuivre son rêve. Si on ne les fait pas, c'est que l'appel n'est pas si fort que ça, qu'on est retenu-e par autre chose qui a plus de valeur à nos yeux. Ce qui veut dire qu'on fait le choix de ne pas y aller. Et c'est tout à fait respectable. Mais c'est un choix ! Ce n'est pas que le chemin était impossible, c'est qu'on a privilégié autre chose. Et ce sont nos choix qui déterminent qui nous sommes.

 

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Je vous laisse là-dessus, c'est le solstice d'été ce soir, après des mois de pluie voilà qu'on a enfin dépassé les 10°C (les abeilles sortent, mais les moustiques et taons aussi), les champs sont presque tous plantés, la pile de bois pour le feu est prête, immense, on va goûter l'hydromel maison, les tambours frétillent d'impatience et la soleil est décidée à ne pas dormir du tout.

Bon solstice d'été à tout le monde !