Païenne je suis, sorcière aussi, depuis des années, c'est en moi et ça me définit très profondément. Je n'ai aucun doute là-dessus et d'ailleurs ces mots me collent à la peau même quand je ne le leur demande pas, je le suis, c'est tout, et je n'ai rien à me prouver, encore moins aux autres.

Ecoeurée par le manque de sérieux, le fanatisme, l'intolérance ou la légèreté de certains païens et sorciers, j'ai pas mal fui ces mondes, ces dernières années. Ne me sentant plus en phase avec la Wicca, j'ai mis au placard la Sorcellerie et les rituels. Et voilà que depuis l'été dernier, elle n'arrête pas de me tirer par la manche... Je vois des signes partout, on m'appelle Sorcière sans que j'aie rien demandé, on vient chercher des conseils, les Esprits font des tas de clins d'oeil. Je ne peux plus ignorer : mettre la Sorcellerie en rade pendant un temps, ça m'a certes permis de nettoyer mon bazar spirituel et de faire place nette, mais c'est pas une solution à long terme. Je ne peux pas ignorer qu'une bonne part de mon esprit vogue sur les chemins des mondes, que je ramasse des amulettes partout et que j'aime adapter les choses les unes aux autres dans le secret de mes astuces...

Sauf que je ne sais plus. Je ne sais plus COMMENT je veux vivre la Sorcellerie.

01

Je ne veux pas des rituels tout prêts, je ne veux pas d'outils "obligatoires", je ne veux pas de tarots imprimés sur papier blanc, je ne veux pas d'athamé à manche en plastique, je ne veux pas de sachets à charmes en polyester, je ne veux pas de bougies en paraffine, je ne veux pas danser nue dans la même pièce où se trouve mon ordinateur, je ne veux pas forcer mon esprit à suivre une méditation trouvée au fil du Net, je ne veux pas catégoriser les Esprits en deux pôles, je ne veux pas séparer l'humus du vent, le brasier de la pluie, je ne veux pas suivre une structure de cérémonie alors que la Nature ne suit que les saisons qui lui chantent, je ne veux pas appeler les esprits alors que j'entends le bruit lointain d'un avion, je ne veux pas me disputer avec des autres sorcières sur la couleur des rubans, je ne veux pas ritualiser assise sur un plancher dont le bois est extrait à l'autre bout du monde à bas prix, je ne veux pas prendre pour parole d'évangile ce qu'un Nord-Américain, qui vit si loin de ma terre helvète, a écrit sur tel ou tel rite, je ne veux pas pratiquer dans la Forêt et trébucher sur une bouteille plastique...

L'absurdité est tellement partout dans ce monde que je n'arrive plus à faire un pas sans me trouver coincée.

02

Je sais très bien ce que je ne veux pas, ce que je vois partout et qui me fait si profondément tiquer. Je veux bien ne pas être parfaite, mais il y a de plus en plus de choses qui me filent de l'urticaire. Et du coup, je ne sais plus ce que je veux...

Veux-je pratiquer seule ou en groupe ? Veux-je chanter ou battre du tambour ? Veux-je faire des amulettes ? Veux-je faire des rituels ou non ? Veux-je vraiment changer ce qu'il y a autour de moi par des sorts ? Ne ferais-je pas mieux de m'atteler au côté pratique, par exemple pour aider la Terre, ne ferais-je pas mieux de réduire ma consommation d'énergie au minimum plutôt que de faire des rituels de protection ? Ne serait-ce pas plus logique, plus cohérent, plus sincère aussi ?

Et j'ai le même problème avec le paganisme.

Je sais que je ne veux pas qu'il meure, cela j'en suis sûre, je veux le faire vivre, je veux qu'il coule dans mes veines, je veux que mon pagus sente mes tout petits actes et qu'il en soit régénéré. Je veux que les païens s'unissent pour faire vivre ces croyances et traditions oubliées qui n'auraient jamais dû l'être. Mais je ne sais pas COMMENT.

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Je ne veux pas tisser un Mât de Mai en rubans synthétiques, je ne veux pas me prendre le bec avec des coreligionnaires sur les divinités à appeler lors d'une fête et comment, je ne veux pas séparer mon panthéon en deux entre les déesses et les dieux, vu que de toute façon beaucoup d'entre eux sont les deux à la fois, je ne veux pas aller en voiture jusqu'à la Forêt, je ne veux pas dormir sous une bâche plastique, je ne veux pas suivre un calendrier chrétien pour savoir quand tombent mes fêtes, je ne veux pas fêter Beltaine si l'aubépine n'est pas en fleurs, je ne veux pas devoir me justifier de me dénuder pour jongler avec mes torches, je ne veux pas marcher sur un bout de ferraille dans la rivière, je ne veux pas entendre un bruit de moteur depuis la clairière où je chante les runes, je ne veux pas qu'on me dicte comment honorer mes dieux, je ne veux pas dicter cela à quiconque non plus, je ne veux pas plier l'échine face à une personne que mes "antennes" détectent comme nocive simplement parce que cette personne est reconnue par d'autres, je ne veux pas devoir courir après mes copaïens pour organiser une célébration, je ne veux pas me sentir gênée d'avoir besoin de danser, là tout de suite, je ne veux pas devoir réclamer le sérieux dans la hutte de sudation...

Faut-il que j'abandonne les autres, pour mieux retrouver mes propres pratiques ? Un Feu de Bel ne se saute pas toute seule. Mais je rage de me sentir, dans ces moments même, comme trop lointaine, trop éthérée pour un monde de moldus, trop sauvage pour des citadins, trop impulsive pour des gens timorés.

03

Je ne sais plus comment vivre ces choses si belles qui sont en moi, qui ont besoin d'absolu. Ni les gens, ni surtout le monde alentour ne me le permettent... Je me retrouve comme il y a dix ans, à voler au moment présent quelques instants fugaces de magie, sans pouvoir prendre mes instincts à pleines mains et les vivre. Je sais, je sais, le monde actuel ne permet plus de tout chambouler pour la Samhain, de courir à poil(s) toute la journée à la Beltaine, de hurler comme une possédée dans les bois, de recueillir tous les animaux perdus ou de dépecer sur place ceux qu'on trouve morts. Il faut se cacher, se contenter de petits lambeaux d'une foi si belle, si sauvage... Ca me brise le coeur et ça me met en rage, aussi.

Je suis Sorcière. Je suis Païenne. Mais je ne sais plus comment le vivre...

Syne la Sauvage